Rencontre avec Lor-K, street artiste

08.10.2015

Lor-K est une street artiste parisienne. Son propos ? Utiliser les objets abandonnés en espace urbain pour créer des installations de rue éphémères. Une démarche originale à travers laquelle se dessine un regard critique sur la ville, mais aussi sur la pratique du street-art aujourd’hui. C’est autour d’un café que Lor-K nous a dévoilé ses secrets de production et les étapes de création qui rythment sa vie artistique.

Quelles sont tes inspirations ?

Je pense que mon parcours scolaire m’a influencée avant même que je commence à trouver le type de création que je voulais faire. Etudiante en commerce puis en art, c’est certainement ce qui m’a permis de développer ma pratique. Mes premières influences sont venues principalement de ce que je voyais en extérieur : tag, graffiti, pochoir, collage… mais aussi de l’observation constante que j’avais des objets abandonnés. J’ai commencé très tôt à chiner, à fouiller dans ces tas que je trouvais tout le temps miraculeux.

Et c’est en grandissant, à la période où je suis arrivée à la fac, que j’ai fait le lien entre cet art mural et ces objets délaissés. Je n’arrivais pas à m’épanouir sur le mur, je ne trouvais pas ma marque, je ne faisais rien qui me plaisait vraiment. De là m’est venue l’envie d’utiliser les matières qui étaient abandonnées dehors pour faire des sculptures imposantes sur nos trottoirs. Cela voulait aussi dire se décoller du mur en quittant l’aspect 2D du street art. Parce que finalement, à part les commandes publiques, la sculpture en espace urbain reste peu présente dans nos rues. Grace à l’observation du contexte actuel, mes inspirations me viennent essentiellement du monde qui nous entoure.

Comment te vient l'idée d'un projet ? C'est l'objet qui te donne l'idée ou inversement?

C’est vraiment un mix des deux. D’un projet à l’autre, il y a avant tout une évolution personnelle. Par exemple, au début je ne travaillais qu’avec certains objets. Pour Consomas, j’étais fixée sur les frigos et les Caddies. Après avoir fonctionné sur cette base pendant plusieurs projets, j’ai ensuite développé l’envie d’intervenir sur n’importe quel objet… et c’est là qu’Objeticide est né. Mais c’est vraiment un mélange des deux dans le sens où, avant qu’Objeticide ne naisse, je souhaitais travailler sur la mort de ces objets, je cherchais comment les tuer.

Les deux réflexions se sont faites en parallèle, j’avais cette ligne conductrice de ne plus me restreindre à un seul type d’objet et aussi cette envie d’aborder leur mort par une humanisation ironique. C’est finalement un combiné entre mes envies personnelles selon où j’en suis dans ma pratique, et en même temps des influences extérieures par les objets que je croise quotidiennement.

Quel est ton processus de création ? Comment tu fonctionnes ?

Quand j’ai une idée, je la schématise dans ma tête, de l’exécution urbaine jusqu’à l’exposition finale. Pour Nature morte, je voyais le panier garni éclatant de couleurs posé sur l’asphalte grisonnant. Avant même de commencer le projet, je savais déjà qu’il y en aurait neuf, je connaissais le cadrage que je voulais adopter ou encore le format de mes impressions photo.

Ce n’est pas qu’un travail de rue. En plein dans une mode street art et reproduction, je me demande souvent ce qu’il restera de l’activisme urbain et des gens qui se bougent dans la rue. A mon sens, les reproductions sur multiples supports ne représentent qu’une part technique des pratiques qui se jouent dehors. C’est pourquoi l’exposition des traces me semble être le meilleur moyen de sensibiliser le public aux actes artistiques libres et spontanés qui surgissent dans le quotidien de nos villes. L’exposition me permet de transmettre et partager ses moment vécus en extérieur. Le processus s’articule donc entre activisme et retranscription.

Fais-tu des croquis avant de te lancer ou tu y vas au feeling, une fois dans la rue ?

J’ai une phase de réflexion assez longue, avant qu’un projet ne se concrétise dehors il faut généralement compter 6 mois à 1 an. Je ne me lance pas avant de savoir vraiment ce que je veux en garder. Si je fais l’intervention à la va-vite, si je ne suis pas décidée sur le cadrage ou le point de vue, j’ai l’impression de mettre en péril la cohérence de ma série.

J’ai le sentiment que les artistes urbains développent un rapport très fort à la recherche et au repérage. Comme un besoin d’anticipation. Savoir avant d’aller dehors ce qu’on va y faire et ce qu’on va provoquer chez l’autre. Il s’agit pour moi de créer une connexion avec le territoire, de prendre conscience de là ou je pose. Ce coin de rue n’est pas le même qu’un autre.

Croquis, annotations, références, j’accumule des éléments qui façonnent ma réflexion avec le temps. Quand je commence à avoir pas mal de matière sur un projet, je lui crée alors une boite. Chaque projet à sa boite qui permet de retrouver la genèse de l’idée. Ce coté archivage me semble aujourd’hui indissociable de mon activisme urbain.

Est-ce que tu prévois jusqu'à décider des lieux exacts où tu vas intervenir ?

Ca justement, c’est la seule part incontrôlée, le lieu est défini par l’objet trouvé. J’ai un processus de création assez figé qui se résume en quelques phrases clefs : naissance du projet en atelier, recherche des objets abandonnés dans la rue, intervention sur le lieu de trouvaille, création d’une mise en scène, récolte d’éléments d’archivages, abandon de l’installation, retranscription de l’expérience et enfin exposition du projet. La seule part indéterminée, c’est l’objet et son emplacement géographique, c’est-à-dire que je ne connais pas sa couleurs, sa taille, ni où il m’attendra… Je peux me fixer des contraintes caractéristiques, mais dans tout les cas je ne sais pas où je trouverai l’objet convoité. Je suis toujours dans la traque, la quête et la découverte, c’est ce que je trouve le plus intéressant. Je dépends de la population qui vit sur ce territoire, de ce qu’elle aura bien voulu jeter sur nos trottoirs. De ce que la rue a à m’offrir en fait.

Comment définis-tu a quel moment tu commences ton intervention dans la rue ? Quand la boite est pleine ?

Chaque projet est très rattaché à ma vie personnelle. Avec le recul, je m’en rends compte. Quand j’arrive à un moment de ma vie qui représente bien le projet en réflexion, inconsciemment c’est là que je vais me lancer. J’ai besoin d’une motivation personnelle, d’une sorte de déclic où je me dit «là, c’est le moment où jamais». J’en ai pris conscience en constatant les changements qui ont pu s’opérer dans ma vie entre Objeticide et Divinité urbaine par exemple. Et c’est vrai qu’au moment où la boîte sature, ça m’incite aussi à passer à l’acte.

Tu réfléchis à plusieurs projets en même temps ?

J’ai toujours plusieurs boîtes en cours ! Actuellement, 3 projets sont en réalisation (sans compter les boites secrètes qui naissent en parallèle). C’est tout le temps en ébullition, et c’est vraiment au gré de mes envies que je fais avancer l’un ou l’autre. Les envies mais aussi les opportunités d’exposition, parce que selon les possibilités que je vais avoir, ça va me motiver à conclure l’un ou l’autre de mes projets.

Dans tout les cas, pour moi l’intervention extérieure n’est pas la concrétisation finale de mon idée, c’est une création mise en expérience jusqu’à sa disparition. Ce que je vais en garder, ce que je vais en faire renaître, là j’y vois mon œuvre, c’est ce que je vais transmettre dans le temps. Ce qui est dehors je le vois finalement comme mon sujet de réflexion, mon propos mis en action. C’est à la suite de ça, en rentrant chez moi qu’une sorte de mise en abîme s’opère pour en révéler l’intention, la thèse.

Tu as un atelier ? Quel est ton espace de travail quand ce n'est pas la rue ?

J’ai une cave ! Qui me sert d’atelier. Mais au final, j’y travaille peu. Quand je conçois, c’est généralement dans mon quotidien, sur le sol de ma cuisine, dans mon salon ou sur mon lit. Je vois d’avantage mon atelier comme une zone de stockage intime que comme un espace de travail.

Tu fais tout toi même ?

Au maximum ! Si je pouvais imprimer mes photos du bout des doigts je le ferais ! J’aime le côté artisanat et bricolage des arts plastiques. Avec la production en chaine qu’on voit en ce moment dans l’art contemporain, certains artistes créent des produits commerciaux et décoratifs plus que de l’art. J’essaie, en quelques sorte, de questionner l’industrialisation artistique par l’exécution manuelle de mes oeuvres. Et avec la dépendance aux nouvelles technologies, comme l’appareil photo, la caméra ou internet, j’ai envie d’en extraire une matérialité, me dire que le numérique n’est qu’un médium, un filtre entre la rue et l’oeuvre finale.

Lor-K travaille actuellement sur 3 projets qui sont en cours de réalisation dans les rues du monde entier. Elle en expose l’avancement sur son site internet : www.lor-k.com, une véritable ruche d’informations sur son travail et ses réalisations. Parmi ses projets en cours, il y a Dans ce monde, un tour du monde de longue haleine, Le Grand Pari, qui investit des bâtisses en ruines dans chacun des départements de la petite couronne parisienne et Quand ?, pour lequel elle brûle des jouets, synonymes de la fin de l’enfance. Et lorsque, curieux, nous lui demandons si elle peut nous parler de la retranscription qu’elle envisage pour cette dernière intervention, c’est avec beaucoup d’envie qu’elle nous parle d’un mélange entre une ambiance scientifique et mortuaire, à base d’échantillons de cendres et de bougies… A suivre de très près !

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6 Commentaires sur "Rencontre avec Lor-K, street artiste"


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Elize
22 novembre 2015 1 h 50 min

Merci pour cette découverte. L’interview est très enrichissante et l’artiste est également passionnante dans sa manière de réaliser ses projets.

nélinha
15 octobre 2015 14 h 52 min

MERCI POUR VOTRE ABONNEMENT
Nélinha

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