A la rencontre de David Leleu, plasticien lillois.

10.10.2016

Au mois de septembre, Overso s’est rendu à Lille, à la rencontre de David Leleu. Plasticien, il travaille à partir d’images existantes pour en créer de nouvelles. Il a accepté de me recevoir dans son atelier de la Malterie pour me parler de son processus de création. Merci à Julie, talentueuse photographe qui m’a accompagnée durant cette interview et dont vous pouvez découvrir les clichés au fil de l’article.

Quel a été ton parcours ?

Picard d’origine, j’ai d’abord fait un DEUG de deux ans à Amiens. Puis je suis parti en Belgique où j’ai intégré l’ERG, l’Ecole de Recherche Graphique, liée à l’art contemporain et aux nouvelles pratiques. Après mes études, j’ai arrêté ma pratique pendant 5 ou 6 ans, années durant lesquelles j’ai vécu à Paris. On m’avait appris beaucoup de choses à l’école mais pas à devenir artiste. C’est un métier un peu bizarre, je ne savais pas sous quel angle le prendre, alors j’ai eu cette espèce de rejet. En 2008, je suis revenu en Belgique et j’ai repris ma pratique là où je l’avais arrêtée. Je suis venu m’installer à Lille en 2009, et à la Malterie deux ans plus tard. Ma pratique est donc vraiment liée aux changements de lieux et aux ruptures qu’ils impliquent.

Tu as des productions très différentes, utilisant des moyens techniques très différents… y a-t-il un fil conducteur ou est-ce que tu vois ça comme des projets cloisonnés ?

Oui c’est vraiment un fil rouge, comme une histoire qui se déroule, et qui a pour départ la pratique de la peinture. Pour moi j’étais peintre, et tout à évolué à partir de ça. J’ai ressenti beaucoup de frustration vis à vis de la peinture : la toile, le support, le poids de la tradition, réussir à transcrire ce que l’on veut avec de la peinture à l’huile…

Pourtant, mon envie a assez peu changé. Je recherchais et je recherche toujours un travail sur l’image. Je ne crée pas d’images photographiques, je les recycle. C’est un point commun à toute ma pratique, de mes peintures jusqu’à aujourd’hui.

D’où te vient ton inspiration ?

Mon envie première de faire de la peinture vient de peintres allemands comme Richter, Polke… et des peintres belges tels que Tuymans. Aujourd’hui, le néerlandais Erik Kessels m’inspire énormément. C’est quelqu’un qui recycle des images et fait beaucoup d’édition. Il y a notamment une série de livres, Almost Every Pictures, où il collecte et réunit des images trouvées. J’aime bien cette idée de collection, qui existe aussi dans mon travail, un peu fétichiste, collectionneur.

Ce qui m’intéresse c’est la profusion d’images hétéroclites. Je travaille beaucoup sur les National Geographic, qui sont l’une de mes sources principales. Parallèlement, je viens aussi de travailler sur un livre représentant uniquement des compositions florales. Dans ce cas précis il y a un coté thématique, alors qu’à la base ce qui m’intéressait c’était de découvrir tantôt une baleine, un enfant, un paysage, ou une montagne.

Dans ta biographie, j’ai lu une phrase qui m’a interpellée : «Sa pratique remet en jeu cette vieille rengaine qui consisterait à opposer, par rivalité de noblesse, «art» et «artisanat». Pourrais-tu m’en dire plus ?

C’est lié à ma manière de travailler. J’ai un besoin de faire, et seulement après de prendre du recul sur ce que je fais. Je n’aime pas, ou je ne sais pas, conceptualiser mon travail en amont. Parfois c’est même assez compliqué pour des appels à projets par exemple, où je dois pouvoir dire ce qu’un projet va donner une fois fini. Je travaille beaucoup à l’intuitif, à l’instinct, et en cela je suis à la fois artiste et artisan. Cette façon de faire, d’avancer en faisant et d’expérimenter, de pas arriver à ce que je veux mais à autre chose, c’est ma manière de travailler et je le revendique.

Comment passes-tu de l’idée à la matérialisation finale de tes projets ?

Je m’imagine être dans un laboratoire, je teste plein de choses, je creuse plein de pistes et je ne m’interdis pas de rater. Quand je tiens quelque chose qui commence à me plaire, je la pousse et l’analyse en même temps. C’est d’ailleurs en discutant comme aujourd’hui que j’arrive à analyser ce que je fais et à prendre du recul sur mon travail, à mettre des mots dessus.

Peut-on parler de « De mémoire d’homme » ?

L’idée était de travailler avec des images d’actualité, tirées des journaux. Ici je n’en ai qu’une petite partie, il doit y en avoir 2000 en tout. J’ai poussé la notion de collection au maximum. Pendant un an, j’ai collecté tous les journaux que j’ai pu et je les ai vidés de leurs images avec une sorte de frénésie : je prenais un journal et en deux minutes j’en tirais les images qui m’intéressaient.

Paradoxalement, ce sont des images très intemporelles : dans les journaux ce sont toujours des hommes politiques, des évènements sportifs, des catastrophes,… On ne sait plus exactement à quel évènement précis ça fait référence mais il y a une idée d’un cycle qui se répète. Ces images de 2012 pourraient très bien figurer dans nos quotidiens actuels.

En venant travailler sur ces images, je voulais les vider de leur sens, accentuer cette intemporalité. Je les ai marouflées sur papier, pour leur redonner une certaine rigidité, un certain poids. J’ai légèrement altéré l’image, puis je suis venu dessiner une tache de pastel blanc, pour masquer l’information ou du moins la perturber. C’est un peu comme une photo surexposée. Le résultat se présente sous la forme d’un accrochage de toutes ces photos les unes à coté des autres, comme un mur de recherche google… c’est assez anxiogène et écrasant. On essaie de retrouver des bribes d’informations, pour reconnaitre quelque chose mais c’est pratiquement peine perdue.

Comment en es-tu arrivé aux « Livres creusés » ?

J’aime cette idée de sérendipité. En prenant l’exemple de Christophe Colomb qui cherchait l’Inde et qui trouve l’Amérique, j’aime ne pas forcément trouver ce que je cherchais. Je collecte des images en permanence, donc j’avais cette matière première, les magazines, et je me suis dit que j’allais travailler cet objet en tant que tel. J’ai commencé à creuser le magazine, pour donner à voir les images internes.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui avec ces objets sculptés, c’est que cette découpe aléatoire que je réalise sur le magazine fermé, vient créer des choses à l’intérieur aussi. Ce processus d’altération aléatoire des images, je ne le gère pas du tout, je gère seulement ce qui se passe en surface. Mais une fois que j’ouvre, je tombe sur des jeux de superpositions incroyables. L’idée c’est de ne ne plus montrer le magazine uniquement fermé mais aussi de documenter cet intérieur que personne ne voit jamais. Au final ce processus est un générateur d’images nouvelles. Je ne l’ai pas intellectualisé, j’ai découvert en aval la palette des possibilités qu’il me donnait.

Comment travailles-tu dans ton atelier ?

L’atelier est un plus mais je sais aussi travailler dans mon espace de vie car ma pratique me le permet. L’avantage de l’atelier c’est de pouvoir laisser tout en plan… même si ça peut faire un peu peur quand tu reviens le lendemain matin !

D’habitude il y a beaucoup de choses étalées par terre. J’aime bien le sol car ça permet un certain recul lorsque je suis debout devant toute cette accumulation. Je passe beaucoup de temps à tester, à collecter, à découper… Soit j’ai quelque chose à faire et j’avance vite, soit je tourne, je cherche, je teste, j’essaie diverses molettes de mon outil de prédilection : un Dremel multi-usage. Tout tourne autour ce cet outil au final, je ponce, je découpe, je fais tout avec ça.

Le test est important pour moi. Je garde beaucoup de mes essais comme autant de nouvelles pistes à creuser, un peu comme un pense-bête vers lequel je reviens pour continuer à avancer. J’ai besoin de ces jours de tâtonnement, de «perte de temps». Même si ce ne sont pas des journées productives à proprement parler, j’en ai besoin pour avancer.

Aujourd’hui, David Leleu a élu domicile à la Malterie (Lille), avec une trentaine d’autres artistes en résidence. Cette ancienne usine de production de malt a été reconvertie en ateliers d’artistes et en lieux de répétitions et de représentation. Au delà de cet espace incroyable, la Malterie est une association de valorisation de l’art et de mise en relation des acteurs. Pourtant, cette belle initiative est aujourd’hui menacée d’être mise à la porte des locaux qu’elle occupe rue Kuhlmann… En sursis durant 3 ans, grâce à un accord avec le propriétaire, les administrateurs continuent leurs recherches pour trouver d’autres locaux à investir. «Ce bail est précaire, on ne sait pas s’il sera renouvelé en 2018. Et même s’il l’était, on ignore dans quelles conditions financières», concède Aurélien Delbecq, porte-parole de la Malterie.

Partager sur

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !


wpDiscuz