Entretien avec Fabrice Poiteaux, photographe

29.10.2015

Professeur à l’Ecole Nationale d’Architecture de Lille, Fabrice Poiteaux est aussi et surtout photographe. Paysages, corps, architectures, son travail englobe de nombreuses facettes du territoire. Pour cette cinquième interview, j’ai donc décidé de le rencontrer à nouveau, cette fois sous l’angle de l’artiste et non plus du professeur. A découvrir dans cette interview, les inspirations, origines et coulisses de son travail…

Quelles sont vos inspirations ?

Je m’inspire principalement de littérature. Patrick Deshayes, par exemple, a écrit un livre qui s’appelle « Les mots, les images et leurs maladies ». Il pose d’une manière anthropologique la question de la représentation du réel sur la base d’une étude comparée entre des tribus indiennes et amazoniennes et la France.

Il y a aussi un romancier qui m’a pas mal touché : Gérard Macé. Outre les romans, il fait aussi de la photographie. Il a écrit un petit livre où il définit ce que c’est que la photo pour lui, d’une manière très poétique. Je lui emprunte assez volontiers une citation qui transparait dans mon travail, c’est une définition de la photo : « Faire de la photographie c’est s’entrainer à l’absence, mais en laissant des traces. »

En photographie il y a pas mal de gens… John Davies par exemple qui fait beaucoup de travaux sur le paysage… Stephen Shore aussi. Après il y a une foule de gens qui m’intéressent pour une ou deux série dans leurs travaux mais je ne suis pas marqué par toute leur production.

Vous avez une formation d'architecte et enseignez dans une école d'architecture. Quelle est la place de l'architecture dans votre travail ?

J’ai travaillé avec l’architecture pour plusieurs séries, notamment « Face à la mer ». Ce qu’il faut préciser, c’est que je me fous que l’architecture soit réussie ou non. Ce n’est pas de la photographie d’architecture pour l’architecture mais pour ce qu’elle représente. Ce qui m’intéresse dans l’architecture ce sont les traces d’humanité qu’elle dégage. Cela peut même être une humanité dégueulasse, elle n’en est pas moins poétique.

Il y a l’échelle aussi, au sens où, si je reprends les termes utilisés en architecturologie, il y a des échelles en architecture : l’échelle dimensionnelle bien sur, mais aussi l’échelle historique, les échelles esthétiques, les prises de postures, et puis je m’intéresse beaucoup à l’échelle sociale et à l’échelle géologique.

Qu'entendez vous par échelle géologique ?

Dans mon travail je pars du principe que l’homme a finalement réussi à faire ce qu’il voulait faire depuis le début, mais sans en avoir conscience, c’est à dire qu’il concurrence la nature. Aujourd’hui, l’homme a atteint une échelle géologique, tout est bousculé et il y en a des traces partout.

On voit les modifications climatiques, le territoire est extrêmement métropolisé. Ici par exemple, depuis Lille il y a des continuités urbaines jusqu’à la Belgique, parfois même jusque la Hollande. Sur le littoral belge et du Nord de la France, il y a 250 km de côtes sur lesquelles je travaille pour Face à la mer et sur ces 250 km, 200 sont aménagés. C’est cette dimension là qui m’intéresse en ce qui concerne l’architecture.

Comment naît l'idée d'une série ?

J’ai deux façon de travailler. Soit ça commence par une question que j’approfondis : je fais un travail de recherche, je creuse, je lis, je peux même faire des schémas de ce que j’imagine pouvoir obtenir en photographie. On est face à une démarche de conception où je cherche à mettre en place a priori une démarche de travail. En faisant des essais, je vais l’affiner, la régler, et puis je vais produire. C’est comme ça que j’ai mis au point la série « Corps paysages ».

Il y a d’autres choses sur lesquelles en avançant comme ça, on tombe. La série « La nuit je marche » par exemple, c’était quelque chose qui a commencé par des photographies de nuit, parce qu’on sort, on a son appareil photo, et puis a force de chercher à faire quelque chose d’intéressant, il en est sorti une idée. Il a fallu faire pour voir de quoi je parlais.

Il y a une démarche qui, dans la mise en place, est plus conceptuelle que l’autre, qui est elle plus intuitive. Mais à la fin on a la série en main de la même manière.

Avec quel matériel travaillez-vous ?

Tout ! Je n’ai pas d’a priori matériel. Je vais chercher le matériel en fonction des besoins. Ca ne doit pas être handicapant, au contraire, ce sont des outils. Le numérique c’est pas mal quand on souhaite travailler rapidement. Mais sinon ça m’arrive de travailler avec des sténopés. Je fabrique des petites boites en carton et je mets dedans du papier ou du film. Je me suis d’ailleurs fabriqué un sténopé où l’on peut dérouler une pellicule dedans, pour pouvoir faire, 12, 15, 24, vues.

Cela peut être mon téléphone, de la photo argentique tout à fait classique avec un 24×36, du moyen format, jusqu’à la chambre photographique. Pour la série « Face à la mer », c’est à la chambre. Pour « Corps paysages », j’ai commencé en numérique par manque de moyens et puis là je suis en train de reprendre la série à la chambre, ça donne autre chose.

Quelle est la part de travail informatique dans vos photos, de post-production ?

Quand je travaille en numérique je récupère ça sur l’ordinateur, et comme beaucoup de photographes je travaille mes fichiers bruts qui demandent de toute façon à être recalibrés… surtout quand on est à l’extérieur et qu’il y a des variations de lumière. Si c’est de l’argentique, je scanne tout car je tiens absolument à maîtriser la qualité de mes images. Je développe tout moi-même en labo. Ensuite je passe de ma chimie au scanner et là se fait tout le travail de recadrage, d’étalonnage, de retouche des petits défauts dus au développement manuel. Puis j’envoie ça à des labos qui en font des tirages argentiques. Je fais aussi du tirage pigmentaire, ça dépend de ce que je recherche. Pour la série « Héberges » par exemple, qui sont des photos à contre-jour, il y a de grands aplats noirs, qui rendent mieux en tirage pigmentaires. Ils sont plus veloutés et plus mats.

C’est comme pour le choix de l’appareil photo, c’est le médium qui va finaliser la matérialité de l’image.

Pouvez-vous décrire votre environnement de travail ?

J’ai un bureau très lumineux, sous une verrière face à un vide de 100 m3. Et puis pour ne pas être gêné par la lumière quand j’ai besoin de travailler sur mes images, j’ai de grands rideaux noirs. J’ai mon scanner, mon agrandisseur… c’est mon labo numérique. Dans une autre pièce, j’ai un process de développement. Je n’ai pas de salle noire donc je me suis fabriqué un caisson avec un manchon de chargement ; c’est un sac dans lequel on peut mettre les bras. Dans le caisson il y a les bacs pour développer et je fais tout à l’aveugle, au chrono. Je travaille aussi parfois avec des procédés anciens, comme du cyanotype, du papier albuminé ou salé. Dans certains cas cela se développe à l’eau et à la peinture, donc il y a une dimension picturale qui m’intéresse.

En ce qui concerne ses projets, Fabrice Poiteaux prépare actuellement une exposition à Cité Nature (Arras), où il sera accompagné de 5 photographes. Il y présentera sa série « Topos », un travail sur l’intimité corps/territoire pour répondre au thème des  « Jardins secrets ».

La parution d’une monographie aux éditions L’air de rien est également en travail… affaire à suivre donc, sur le site internet de l’artiste.

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