Dans l’atelier d’Alain Carretta

16.10.2015

C’est chez lui, à Asnières-sur-Seine, qu’ Alain Carretta m’a accueillie pour me parler de sa technique et du cheminement qui l’a amené jusqu’à elle. Travaillant dans le design depuis sa sortie des Beaux-Arts, c’est en parallèle que l’artiste pratique sa passion pour le portrait. Enfermé dans un hyper-réalisme dont il ne sait comment s’échapper, Alain Carretta nous raconte comment il a créé sa propre technique, à base de croquis, de Photoshop et d’acrylique sur toile. Plus encore qu’une technique, il retrace au fil de cette interview un parcours de vie, à découvrir dans la suite de l’article…

Quel a été votre parcours pour en arriver à ce type de production ?

J’ai découvert le monde du portrait à l’armée où je faisais le portrait de mes camarades et de leurs copines. Ensuite j’ai fait beaucoup de pastels, en autodidacte. Puis je suis entré aux Beaux­-Arts mais lorsque je leur ai montré ce que je faisais, ils ont totalement rejeté mon type de dessin, ça ne les intéressait pas. Quelque part ils voulaient nous réapprendre à dessiner, ce qui m’a troublé sur le coup mais qui m’a beaucoup apporté notamment en spontanéité. Cela m’a beaucoup intéressé, mais ne m’a pas empêché de continuer mon travail en parallèle.

Et puis j’ai arrêté pendant pas mal d’années. Je me sentais enfermé dans cet hyper-réalisme, cela ne m’apportait pas suffisamment. Dans ma tête je mûrissais, je cherchais différentes méthodes pour évoluer, pour sortir de ma technique. J’ai essayé la peinture à l’huile, en travaillant la couleur par touches pour essayer de casser un peu ces dégradés, ce réalisme. J’ai également essayé le couteau, mais tout cela n’a pas été un franc succès. Et un peu par hasard, j’en suis venu à ce que je fais aujourd’hui.

Quel a été l'élément déclencheur ?

Ce qui m’intéresse c’est cet effet de touches qui est très expressif. Si on regarde un Rembrandt de très près ce ne sont que des touches de couleurs, si on s’éloigne c’est un pied, une joue, un œil,… et je trouve cela extraordinaire, c’est ce à quoi je voulais arriver.

Je suis tombé sur cette bande dessinée (Pedrosa­ Portugal, Anne Libre) qui m’a beaucoup influencée. Cela n’a pas été le seul point de départ mais cela m’a intéressé dans la manière de traiter la mise en place de la couleur en se libérant des contours. Il y avait des ambiances colorées fantastiques, la couleur pouvait sortir du contour et vivre malgré tout et c’est ça que je trouvais magnifique dans cette bande dessinée. Cela a été un des éléments déclencheurs pour moi.

Et puis un jour j’ai fait mon croquis, je l’ai scanné et j’ai essayé par ordinateur de transcrire un peu cette idée. Il fallait que je m’écarte des moyens techniques classiques pour sortir de mon hyper-réalisme, c’est ce que je ressentais. Et c’est en passant par l’ordinateur, par Photoshop, que j’ai découvert cette technique, ces tâches qui se recoupent pour créer ces portraits.

Comme l'idée d'un portrait naît-elle ?

Ce sont des choses que je vois sur internet essentiellement, ou des photos que je trouve dans des magazines. Des images qui me font ressentir quelque chose, où il y a une émotion que j’essaie de retranscrire. D’après la photo je fais un croquis, volontairement peu ressemblant. Je l’oriente selon ce que j’ai envie d’en dire ou d’en faire. Et quelque part on retrouve un peu d’autobiographie. Je ne cherche pas forcément à faire des choses belles. Je cherche à faire des choses que je ressens vraiment. Même si ça ne donne pas envie de rigoler, cela ne me gêne pas vraiment, l’important c’est l’émotion qui est véhiculée.

Récemment j’ai cherché d’autres sources. J’ai deux travaux en cours, l’un qui part d’un croquis que j’avais fait aux Beaux­-Arts, l’autre qui est totalement inventé, qui part d’un ressenti.

Quelles sont les étapes de création ?

Je scanne ce croquis et ensuite toute la création se fait sur Photoshop. J’ai mis en place ma propre technique, pas à pas, couche par couche. Je commence toujours par un travail en monochrome pour mettre en place les lumières, être sûr qu’il y ait de la profondeur. C’est vers la fin que je commence à mettre les couleurs. Je joue énormément sur la transparence de chaque calque, ce qui me permet de créer des zones qui apparaissent sans que je les ai voulues vraiment et qui apportent une certaine richesse dans les couleurs. Il se crée des choses que je n’ai pas cherchées et c’est très intéressant.

J’avance comme ça, toujours avec le croquis en support, et j’attends le moment où il n’y a plus besoin de celui-ci, où les tâches se suffisent à elles-mêmes. Avec le pastel ou l’huile, il y a un moment magique qui est celui où le sujet sort de la feuille ou de la toile, où le portrait prend vie. Je retrouve cette même intensité dans Photoshop lorsque le croquis n’est plus nécessaire.

Quand j’ai terminé la création sur Photoshop, je la transfère sur la toile par rétroprojection, et je fais mes tracés, je dessine le contour des taches géométriques.

Ensuite j’imprime et je crée mon cahier. J’écrase l’image sur Photoshop, j’isole chaque couleur et je la repère sur le portrait. Et là c’est tout un travail de duplication qui commence, j’essaie avec la peinture acrylique de retrouver la couleur que j’ai imprimée, du moins je tente de m’en approcher au mieux. Je travaille uniquement avec les 3 couleurs primaires.

Pourquoi ce format ?

Le grand format me plaît. Il est plus long à créer mais il a une présence qui m’intéresse beaucoup.

J’aimerais même faire plus grand mais après, cela pose des problèmes techniques de manipulation, de place, de chevalet, etc. Pour l’instant je n’ai pas d’atelier, je travaille ici (salon ndlr). Cela me plait, je suis dans mon élément, mais j’aimerais faire de très grands formats et il me faudrait de la place. Ce que je fais là c’est du travail de précision et il n’y a pas le même ressenti que si j’y allais par grands coups de pinceaux, comme je compte l’essayer. De la même manière que, au chevalet on travaille non plus seulement avec la main mais avec tout le bras, avec un très grand format c’est avec le corps tout entier que l’on peut s’exprimer. La démarche est différente, plus vivante.

Combien de temps prennent ces étapes ?

Le croquis c’est très rapide. La création sur Photoshop peut être faite en quelques jours. Après cela dépend. En ce qui concerne le travail que j’effectue à partir d’un croquis des Beaux­-Arts, j’en suis à la phase Photoshop et je traine depuis très longtemps. Je bute sur les yeux qui n’ont pas l’expression que je souhaite. Je me suis fait des outils pour m’aider. J’ai classé par thèmes toutes les recherches que j’ai faites sur internet (pensif, profil, rêveur, triste,…), ce qui me constitue une très intéressante banque d’images, source d’inspiration. C’est tout un cheminement.

La toile que je suis en train de peindre est presque finie, j’en suis à 250 heures de peinture !

Quelles sont vos inspirations ? Des artistes en particulier ?

Il y a les grands classiques que j’admire, Rembrandt dont les lumières me fascinent, Jean­Baptiste Greuze ou bien Fragonard m’intéressent beaucoup pour le rendu de la peau et la douceur qui émanent de leurs portraits. Chez Renoir, j’aime les lumières.

Je pique un peu dans toutes les époques. Je me penche beaucoup sur les contemporains. Jérome Lagarrigue par exemple fait des choses fantastiques. J’aimerais évoluer vers ce genre de travail. C’est figuratif et en même temps cela nous fait voyager hors du sujet, c’est fabuleux.

Il y a Jenny Saville aussi dont je me nourris beaucoup où les sujets ne sont pas très gais mais où l’émotion est tellement intense. Ce qui m’intéresse c’est de partir de choses abstraites, une tâche, un coup de pinceau… et que ces coups de pinceaux savamment disposés arrivent à créer le sujet. C’est ce à quoi j’ai voulu tendre avec ces formes géométriques qui se superposent.

Il y a également Françoise Nielly, qui travaille de très grands portraits au couteau. Là encore, ce ne sont que des touches … Ce qui me plait c’est la double lecture. Arriver à faire quelque chose de figuratif pour évoquer une personne, une idée, une émotion, mais faire en même temps qu’une petite zone abstraite puisse aussi évoquer une émotion.

Et tous ces artistes que j’admire me confirment qu’il est beaucoup plus fort d’évoquer plutôt que de dire les choses.

Vous parlez d'évolution, cette technique n'est pas une fin en soi pour vous ?

Oui, je pense que cette technique est une étape. Elle me plait beaucoup donc je vais l’explorer, il y a encore plein de choses, d’idées, de projets à faire avec ça. Mais j’aimerais tendre vers quelque chose de plus expressif. Ce qui me gêne c’est de perdre la spontanéité de mes dessins. Il faudrait que j’arrive à la rapporter ici. Je suis en train de faire des essais, où je tente de réintégrer le croquis d’origine pour faire un mix des deux. Pour moi le croquis est quelque chose de fondamental, c’est ce qui apporte l’émotion dans mon travail. Cela fait partie des évolutions vers lesquelles je voudrais aller.

En parallèle, j’aimerais aussi essayer d’extraire de petites zones de mes portraits qui m’intéressent particulièrement pour les couleurs, et les faire vivre en tant que créations abstraites par le biais du vitrail, de la mosaïque… Ce sont des recherches, c’est en train de murir, j’ai vraiment envie d’explorer le sujet à fond.

Cette nouvelle technique, libératrice, Alain Carretta l’assimile à un tremplin. Riche de nombreuses toiles qui attestent de cette étape franchie, et qui continuent de s’accumuler au fil de sa production et de ses recherches, Alain Carretta envisage aujourd’hui l’exposition. En attendant ce jour, dont Overso ne manquera pas de parler, vous pouvez suivre l’artiste sur son site internet, ainsi que sur sa page Facebook.

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